Honorable Léonce NGENDAKUMANA réponds à nos questions

Burundi/Politique: Interview

A une année de la fin de la transition, une kyrielle d'incertitudes demeure : Le Secrétaire Général du FRODEBU lève le voile : interview de l'Honorable Léonce NGENDAKUMANA


Question :

Monsieur le Secrétaire Général du Parti FRODEBU, le Burundi est à une année de la fin de la transition. Est-ce qu'on est politiquement prêt pour la post-transition ?

L.N : L'accord prévoit que dans la deuxième tranche de transition on prépare et on organise les élections pour passer de la période de transition à la post-transition et je pense que nous sommes entrain de travailler dans ce sens dans la mesure où la mise en place du cadre juridique est entrain d'être élaboré. Je pense ici à la constitution post- transition, un projet est déjà disponible, quant à la loi électorale, un projet de loi est déjà là, la loi communale également. Il ne reste qu'à les discuter et les mettre dans les circuits législatifs au parlement. Nous sommes aussi entrain de finaliser les négociations sur le cessez-le-feu. Vous savez que la guerre a été un obstacle à la mise en œuvre intégrale de l'Accord. Vous avez appris récemment que le Président de la République et le chef du mouvement CNDD/FDD Pierre NKURUNZIZA ont signé un protocole d'Accord qu'ils sont entrain de finaliser. J'ai l'espoir que d'ici deux ou trois semaines ils auront conclu tout ce qu'il faut pour nous préparer à la période post-transition.

Question : Et si malgré tout d'ici une année rien n'est prêt, quels sont les scénarios possibles d'après vous ?

L.N : Deux scénarios sont possibles :

Un, les Burundais s'entendent sur la prolongation de la transition, je ne sais pas encore combien d'années.

Deux, un putsch militaire. Visiblement il n'y a que ces deux possibilités. Parce qu'au premier novembre il n'y aura pas de constitution qui va gérer le pays parce que la mission de la constitution de transition sera terminée, il n'y aura même pas d'institutions, entendez par là : le Gouvernement, le Président, le Parlement. De toutes façons au niveau légal il n'y en aura pas.

Question : Dans le meilleur des cas on prolonge la transition. Ca veut dire que NDAYIZEYE reste au volant.

L.N : Mais si on négocie la prolongation de la Transition c'est ça. On reconduit ce qu'il y a jusqu'à une nouvelle date. Car les institutions en place seront remplacées par les institutions issues des élections libres et démocratiques. Et nous pensons que l'idéal est que ces élections soient organisées dans l'intervalle de temps qui reste pour la période de transition.

Question : Est-ce que vous ne pensez pas que KADEGE et son groupe risquent de pousser NDAYIZEYE à la sortie ?

L.N : Avec quoi ? Ca sera un putch. Nous n'avons pas d'inquiétude
là dessus.

Question : Il négocie la rotation

L.N: Quelle rotation ? Bon, il y a ce qu'on a appelé dans le temps l'alternance politico-éthnique. Cela n'a pas été prévu par l'Accord. Il n'y a pas moyen de remplacer NDAYIZEYE dans le cadre de l'alternance si cela n'est pas issu des élections.

Question : Et si l'armée profite de la confusion pour mieux revenir à la scène (qu'elle a du mal à quitter) ?

L. N : Dès lors qu'on sera à cette phase là, l'armée ne sera pas capable de gérer la situation. Mais il y a aujourd'hui dans l'opinion des gens qui pensent comme ça et qui y croient même. Qui pense qu'au bout du compte c'est l'armée qui va prendre la relève ?

Question : KADEGE va se sentir pousser des ailes et profiter du soutien naturel qu'il a dans une armée Tutsi.

L.N : Il peut, lui avec certains militaires peuvent le faire mais je vous jure, ils peuvent renverser les institutions mais ils ne peuvent pas diriger le pays. Ils peuvent ajouter le drame au drame, ils savent ce qui s'est passé dans la nuit du 21 octobre 1993. Ils savent ce qui s'est passé le 25 juillet 1996. Moi je pense que les militaires burundais sont raisonnables et ils ne peuvent pas faire un autre coup qui fait sombrer le pays.

Question : Disons un mot sur l'Accord. Les partis signataires de l'Accord d'Arusha en veulent au FRODEBU et à l'UPRONA qui s'allient pour mieux les écarter.

L.N: C'est vrai. Certains partis signataires du G10 et du G7 se plaignent comme quoi ils ne sont pas suffisamment représentés dans les institutions, que l'UPRONA et le FRODEBU se taillent les gros morceaux, il y a quelque chose à prendre en compte : ce sont les deux partis qui ont gagné les élections en 93. Ca se voit au parlement, le FRODEBU était représenté à 80% avec 64 représentants du peuple et l'UPRONA avait 16 représentants sur les 81. Aucun autre parti n'était parvenu à se hisser au siège du parlement. Depuis lors on n'a plus organisé les élections, on a toujours négocié. Et les négociations se sont toujours basées sur ces élections de 93. Alors aujourd'hui après ARUSHA, des partis se sont groupés autour de l'UPRONA pour faire le G10 et d'autres partis autour du FRODEBU pour faire le G7, mais cette logique a prévalu. Il y a eu toujours et il y aura toujours des partis forts qui vont avoir plus de ministres ou de parlementaires que les autres.

Question : Et les autres partis non signataires veulent aussi avoir voix au chapitre.

L.N : Oui, malheureusement il y a des partis qui naissent comme des champignons et qui veulent entrer dans les institutions. Malheureusement l'Accord ne le prévoit pas et il va même jusqu'à envisager que pour qu'un nouveau parti puisse entrer dans le jeu il doit être accepté par 4/5 des membres de la Commission de Suivi de l'Application de l'Accord. Ils ont demandé, mais ce quorum n'a pas été atteint.

Question : Parlons de Pierre NKURUNZIZA. Il semble que son mouvement est au terrain militaire, et que le FRODEBU est au politique. Quelle est votre analyse.

L.N: Non, en tout cas au niveau du FRODEBU nous disons que pour accéder au pouvoir il faut passer par des élections, libres et démocratiques.
Notre idéal c'est ça. Nous sommes politiquement sur terrain, mais il y a aussi d'autres forces militaires et politiques. Le CNDD/FDD est de celles-la ! C'est une force politico-militaire qui est sur terrain et nous allons entrer en compétition avec lui et d'autres.

Question : Avez-vous des rapports avec ce mouvement ?

L.N. : Au niveau de l'orientation de la lutte, nous avons presque le même programme : Réformer les corps de Défense et de Sécurité, préparer et organiser les élections, développer le pays. A ce niveau nous avons des rapports. Mais au niveau de la lutte armée, pas de rapport.

Question : Sur le terrain, les administrateurs à la base font les frais des rivalités CNDD/FRODEBU. Certains chefs locaux sont tués. Est-ce que le leadership est sensible à cela ?

L.N. : Oui, nous sommes très sensibles et nous sommes même indignés parce que quand vous entrez dans la compétition politique je pense qu'il faut se préparer à co-gérer le pays prochainement et on gère pour tous, les membres et les non-membres du CNDD. Il prétend se battre pour démocratiser le Burundi et démocratie suppose la tolérance au niveau des idées, c'est déplorable et je pense qu'il devrait se ressaisir à temps sinon il risque de subir le même sort que l'UPRONA et son armé, l'UPRONA armé en fait.

Question : Quelle lecture faites-vous des affrontements FNL/CNDD aujourd'hui ?

L.N. : En principe, nous avons toujours cherché à comprendre comment des gens qui ont pris des armes pour combattre un régime qu'ils ont qualifié de militaire, dictatorial et oppresseur de la population fassent payer à la même population pire que ce que faisait l'armée ou le régime politique du parti UPRONA. Alors moi, je pense que la lecture qu'on doit en faire c'est le manque de maturité politique ; savoir où on va, où on est et d'où on vient. Certains disent que le CNDD voudrait occuper les alentours de la capitale. Il serait entrain de chasser le FNL vers le sud de la ville.

Question : le procès de l'assassinat du Docteur Kassi Manlan semble prendre de nouvelles dimensions. Est-ce la lucidité de la justice ou le pouvoir qui prend les choses en main.

L.N. : Les deux, j'ajoute la pression de la Communauté Internationale. C'est une bonne chose qu'on commence à s'attaquer aux véritables acteurs de véritables problèmes que nous vivons dans ce pays ; parce que ce sont toujours les petits qui payaient.

Question : Pensez-vous qu'on va aller jusqu'à élucider l'assassinat du Président NDADAYE ?

L.N. : C'est un impératif. Vous savez que nous avons refusé le jugement qui a été rendu. Nous attendons qu'on reprenne l'affaire. C'est un programme pour le FRODEBU, nous devons savoir qui a tué NDADAYE et pourquoi. Ca reste un impératif pour nous.


La rédaction